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LA CAUSERIE

de Vincent Duluc

Bonjour à toutes et à tous, merci d’être fidèles à notre rendez-vous du jeudi, cette causerie que j’ai le privilège et le plaisir de vous proposer chaque semaine, en marge de l’actualité du foot, mais au cœur même de la place que ce jeu tient dans nos vies, et accessoirement dans la mienne, avec ou sans décalage horaire.


En ce moment, c’est avec six heures de décalage, depuis la côte est où nous suivons les pas des Bleus. Nous sommes revenus à Boston, après la victoire de l’équipe de France sur la Suède (3-0) à New York, et nous nous envolons ce vendredi pour Philadelphie et le huitième de finale face au Paraguay, qui rappelle irrésistiblement quelque chose, nous allons y revenir.

Relevé du courrier

Comme d’habitude, ça ne bouge pas, il faut commencer cette causerie par un grand merci pour vos messages de cette semaine, qui mêlent les souvenirs, les opinions ou questions sur l’évolution du jeu, et quelques clins d’œil d’anciens confrères dont je suis heureux d’avoir des nouvelles. Ainsi, Robert Nataf, un grand ancien de France-Soir, se souvient d’un bouclage à peine moins tardif que le France-Irak de l’autre nuit, à l’occasion de la victoire de Guy Drut aux JO de Montréal, en 1976, sur 110m haies. La parution de France-Soir étant particulièrement contrainte par les horaires, il raconte qu’après la demi-finale, il était allé proposer à Drut de lui accorder trois interviews, l’une en cas de victoire, l’autre en cas de défaite, la dernière en cas de chute. Robert Nataf, qui souligne « le courage » d’un athlète qui accepte cette proposition « contre toute logique, en défiant le sort et la superstition », conclut : « La Une était prête en trois exemplaires. Et France-Soir a ainsi pu paraître avec l’interview exclusive du champion olympique. »

Guy Drut, champion olympique en 1976 au cœur de la nuit. (L'Equipe)

Vous avez été nombreux à être touchés par l’esthétisme du jeu de l’équipe de France, à l’image de Christophe Bansard qui avoue, au lendemain de France-Suède (3-0) : « Depuis ce matin, je n’arrête pas d’inciter des collègues, des amis qui ne regardent jamais de football à regarder le prochain match des Bleus. Je leur dis que nos joueurs sont des artistes et que les regarder fait un bien fou ».


Djilali Sahi, lui, nous demande comment « transformer l’émotionnel en factuel », à travers les notes aux joueurs, et s’interroge sur le regard des confrères étrangers. Sur les notes, personne ou presque n’a l’amplitude des notes des journalistes français en général : chez les Italiens c’est très ramassé, entre 5 et 6,5, généralement, les Espagnols notent de 1 à 3, les Anglais notent rarement et quand ils le font vont très haut, de 7 à 9, plutôt, et dans le monde entier, autant le dire, tout le monde était choqué quand L’Équipe attribuait un 3 à Lionel Messi pour un mauvais match avec le PSG. Ce qui était, pour le coup, une manière de transformer le factuel en émotionnel.

Et la lumière fut

Avec le huitième de finale de la France face au Paraguay, ce samedi, à Philadelphie, remonte à la surface le souvenir du commentaire de Thierry Gilardi après le but de Laurent Blanc à la 113e minute de la prolongation du France-Paraguay, en 1998, un huitième de finale, déjà.


C’était un but en or, c’est-à-dire que le match était terminé, et la signature de ce but resterait éternellement attachée à la voix de l’ancien commentateur de Canal +, Thierry Gilardi, terminant la séquence par cette phrase : « La lumière est venue de Laurent Blanc ! » Elle est devenue instantanément une phrase mythique, un nom de code comme quelques autres, qui sont presque toujours attachées à la Coupe du monde, parce qu’aucune autre compétition ne pénètre à ce point dans la mémoire collective. Mais il existe des exceptions, évidemment, et qui concernent des phrases moins structurées, comme le « Oui, Michel » de Thierry Roland, un soir de coup franc de Michel Platini qui qualifie l’équipe de France pour la Coupe du monde, ou le même s’écriant « Extraordinaire coup de tête de mon Basilou » pour le but de Basile Boli en finale de la Ligue des champions OM-Milan (1-0), en 1993.

Le fameux but en or de Laurent Blanc contre le Paraguay en 1998. (Jean-Claude Pichon/L'Equipe)

Mais l’essentiel des grandes phrases des grandes voix du foot français restent, donc, plutôt attachées à la Coupe du monde. Thierry Roland est très présent, dans le genre : « Après avoir vu ça, on peut mourir tranquille », prononcé dans les minutes qui suivaient la finale de la Coupe du monde 1998, figure sur des T-shirts. La suite était plus longue, ou moins imprimable : « Le plus tard possible, bien entendu, mais on peut. Quel pied, ah quel pied, oh putain… ».


Passé à TF1, Thierry Gilardi avait accompagné le premier but de Franck Ribéry en équipe de France contre l’Espagne, à la Coupe du monde 2006 (« Vas-y mon petit ! », et surtout, évidemment, le coup de tête de Zidane dans la finale 2006 (« Pas toi, Zinédine, pas maintenant, pas après tout ce que tu as fait »). Il y a de la place, dans nos souvenirs, pour le « Second poteau Pavard » de Grégoire Margotton lors de France-Argentine (4-3) 2018, pour le « Oui, mon petit Luis » de Michel Drucker pendant la séance de tirs au but à Guadalajara en 1986 contre le Brésil, qui deviendrait, lors de la rediffusion, « Allez Luis, allez mon petit bonhomme » pour Thierry Roland.


Pas de règle

Ici, à Boston, dans la caravane bleue, ces anciens codes peuvent être repris par nos jeunes confrères du fond du bus, mais d’autres remontent à la surface, moins connus du grand public mais très présents, de manière étonnante, chez les jeunes générations. Ainsi sont restés des commentaires de l’OLTV, à l’époque où notre ancien confrère Richard Benedetti et Florian Maurice faisaient la paire, et ce sont des extraits d’un derby à Saint-Étienne qui reviennent dans la conversation, comme une ponctuation, après un arrêt de Grégory Coupet puis une erreur du même, ce qui fait que le « Oh oui Greg, il la sort », « l’ange s’est envolé », « main opposée Richard », sont suivis par « Crucifié ! » et « La faute à pas de chance ». Pour qu’un commentaire laisse un souvenir, il peut donc entrer directement dans le salon, ou passer par la fenêtre, il n’y a pas de règle.

Veilleurs de nuit

En terminant à la première place de sa poule, l’équipe de France a été condamnée à disputer ses deux premiers matches éliminatoires à 23h, heure française, d’abord à New York face à la Suède (3-0), mardi, puis à Philadelphie face au Paraguay, ce samedi. Même au mois de juin, même aux premiers jours de juillet, quand il n’y a pas d’école le lendemain, l’avantage du samedi, cet horaire nécessite un arbitrage familial qui peut être délicat. L’un des lecteurs de cette causerie, Manu Andonian, se souvient ainsi de tous les matches dont il n’a vu que la première mi-temps, dans son enfance et son adolescence, et résume joliment : « Mon cerveau d’enfant rêvait de matches qui commenceraient par la deuxième mi-temps pour que j’en connaisse le score dès le soir ».


Nous avons tous veillé pour des événements exceptionnels, et nous avons tous été soumis à la définition familiale de l’exceptionnel. Je fais partie d’une génération qui se souvient avoir été réveillée pour assister au premier pas de l’homme sur la lune, une nuit de juillet 1969, en tentant d’apercevoir l’astre par la fenêtre, côté jardin, et en imaginant ce qu’il se passait là-haut. Il est probable que j’avais veillé pour la nuit brésilienne qu’Antenne 2 avait organisé à l’occasion du match amical Brésil-France (2-2) en 1977, au stade Maracana, un 30 juin, alors que j’allais sur mes 15 ans. Le coup d’envoi avait été donné à 23h30, et je revois encore, peut-être parce que je les ai revus depuis, les buts de Marius Trésor et de Didier Six.

Didier Six en action lors du Brésil-France de 1977 (2-2). (L'Equipe)

L’équipe de France va terminer son huitième de finale vers une heure du matin, si elle n’est pas emmenée en prolongation, ce samedi, et la question, autour d’un événement qui marque profondément les enfances, est toujours la même, et sans réponse unique, ni facile : faut-il les laisse veiller, faut-il les laisser dormir, faut-il leur accorder une mi-temps ?


Le comité de soutien des mômes qui veulent voir jouer l’équipe de France jusqu’à une heure du matin me souffle d’autres questions encore, dont celles-ci : une éducation réussie consiste-t-elle à créer un cadre, à susciter des souvenirs autour d’un temps familial rare, ou les deux ? Quel est l’intérêt d’un principe (bien dormir) s’il ne souffre pas d’exception (se coucher tard) ?


En réalité, le sujet est familial et intime, personne n’a à donner de leçon à quiconque. On sait juste, nous souffle encore le comité de soutien des mômes qui veulent voir jouer l’équipe de France jusqu’à une heure du matin et promettent qu’ils rangeront leur chambre, que la nuit de Philadelphie pourrait leur permettre, plus tard, de raconter les exploits de Michael Olise, Kylian Mbappé ou Ousmane Dembélé avec la même fièvre que s’ils avaient assisté au premier pas de Neil Armstrong sur la lune. Et ce serait une grande victoire pour le comité de soutien des mômes qui veulent voir jouer l’équipe de France jusqu’à une heure du matin et promettent qu’ils rangeront leur chambre et se laveront les dents pendant la pause fraîcheur.

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